François Bourdoncle,
Ingénieur en Chef des Mines
Thierry
Weil, Ingénieur en Chef des Mines
Après avoir rappelé quelques caractéristiques essentielles de la recherche d'informations et de la recherche d'expertise, nous allons montrer comment le développement d'Internet (le "réseau des réseaux" à l'échelle mondiale), des réseaux intranet (les réseaux internes des entreprises) et du "World Wide Web" (la "toile d'araignée" constituée de l'ensemble des serveurs d'informations hypertexte de la planète) et la disponibilité d'outils de recherche puissants sur ces supports modifient profondément les méthodes et les coût de ces recherches, et entraînent une distorsion importante de la " réalité ". Nous verrons ensuite que l'utilisation croissante de ces outils peut pénaliser les entreprises qui n'ont pas de présence, même minimale, sur le Web.
On comprend que la fonction de recherche d'informations autrefois surtout confiée à des documentalistes spécialistes de recherche bibliographique et d'interrogation de bases de données (et de la zoologie de celles-ci) fasse également appel aujourd'hui à un réseau d'experts (le plus souvent internes) capables d'effectuer un traitement technique, et à un médiateur capable d'animer ce réseau et d'organiser le marché interne pour que ceux qui ont besoin d'une information soient mis en contact avec ceux qui peuvent la procurer. L'objet de cet article n'est pas de rappeler comment organiser les fonctions d'accès, de collecte, d'analyse, de stockage, de traduction, de récupération, d'interprétation des informations. Une abondante littérature est consacrée à ces questions (Le lecteur interessé pourra se reporter par exemple aux ouvrages de François Lainée, "La veille technologique", de Bruno Martinet et Jean-Paul Ribault, "La veille technologique, économique et concurrentielle"ou au rapport du Commissariat Général au Plan sur "L'intelligence économique des entreprises"). L'important est que la plupart des agents de l'entreprise contribuent aujourd'hui à la collecte et au traitement d'informations essentielles et que l'utilisation d'informations sur l'environnement technique et concurrentiel de l'entreprise est plus utilisé dans des fonctions et à des niveaux de responsabilité plus divers. Nous verrons que les outils que nous allons décrire permettent à tout utilisateur d'un ordinateur connecté à Internet un accès beaucoup plus facile aux informations, même si leur source est éloignée géographiquement et dans le temps, modifiant profondément les besoins de collecte primaire (collecte d'une information avant qu'un besoin précis ne soit connu) et d'archivage.
C'est pourquoi il est généralement plus facile d'aller directement à la recherche de la "connaissance" en s'assurant la coopération de quelqu'un qui a déjà résolu ce problème ou un problème proche. Un problème essentiel du chercheur d'informations est donc traditionnellement de trouver un expert désireux de l'aider. Les animateurs de la veille technologique ou commerciale consacrent ainsi l'essentiel de leur activité à construire au sein de l'entreprise un réseau d'experts motivés pour partager leur savoir. Les chasseurs d'informations les plus efficaces s'appuient souvent sur des contacts informels qui les renseignent (du client expliquant les offres des concurrents au fournisseur vantant les mérites d'un procédé nouveau en passant par l'universitaire au contact de recherches prometteuses).
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| Pourquoi les cyberbranchés collaborent ? |
Plusieurs modes de communication et canaux d'information sont exploitables sur l'Internet. Les deux principaux canaux d'information sont les "news" et les serveurs Web. Les "news" sont des forums de discussion thématiques organisés de manière hiérarchique. Certains de ces groupes de discussion sont d'accès totalement libre, c'est-à-dire que n'importe qui peut envoyer un message susceptible d'être lu par tous les lecteurs de ce groupe, qui pourront éventuellement y réagir, alors que d'autres groupes sont modérés, c'est-à-dire que les messages sont soit filtrés, soit synthétisés par un modérateur volontaire. Ainsi par exemple, le groupe comp.sys.mac.apps (computing/systems/macintosh/applications) est un groupe non modéré consacré aux logiciels du Macintosh d'Apple recevant plusieurs centaines de messages chaque jour, tandis que le groupe comp.sys.mac.digest (computing/systems/macintosh/digest) est un groupe modéré dans lequel seuls 2 à 3 messages de synthèse sur les nouveautés du monde Macintosh sont disponibles chaque jour.
Les forums de discussion sont très utiles lorsqu'il en existe un dont le thème est très proche du problème que l'on essaie de résoudre. On peut en effet y poser directement sa question, et la probabilité qu'un expert du domaine ou qu'un particulier ayant déjà rencontré le même problème y réponde est assez élevée. Si la réponse n'est pas satisfaisante, il est alors possible d'entrer directement en contact par courrier électronique avec la ou les personnes ayant répondu (l'adresse électronique est en effet mentionnée systématiquement dans chaque message). Comme nous l'avons déjà mentionné, la culture du réseau, d'origine anglo-saxonne, facilite grandement ce type de prises de contact.
Le durée de vie des discussions sur les forums est assez limitée, typiquement quelques jours, et les informations qui y circulent sont souvent parcellaires et assez peu structurées. A l'inverse, les serveurs World Wide Web sont localisés dans des entreprises ou des universités, et leurs informations sont maintenues par les propriétaires du serveur. L'organisation des sites Web n'est donc pas thématique (même si les serveurs sont en général assez ciblés) et les informations qu'ils contiennent sont souvent plus fiables et à durée de vie longue. Le problème est donc ici de trouver le ou les serveurs susceptibles d'abriter l'information appropriée parmi les 220.000 serveurs existant aujourd'hui dans le monde.
Les services de la première catégorie reprennent l'organisation thématique des pages jaunes et des forums, et permettent de localiser rapidement un ensemble de serveurs pertinents. Mais ces logiciels, dont le plus connu et l'un des tous premiers à avoir été créé est Yahoo (http://www.yahoo.com), souffrent de deux défauts. Le premier est que la hiérarchie thématique qu'ils utilisent est arbitraire, et surtout, varie en fonction du service utilisé, ce qui rend la navigation parfois difficile. De plus, il n'est pas rare que l'information pertinente se trouve non pas sur les pages "officielles" des serveurs, mais sur les "pages personnelles" des employés des organismes auxquels appartiennent les serveurs. Ces pages personnelles, dont le contenu est géré par les employés eux-mêmes, contiennent généralement un curriculum vitae de la personne, ainsi que des informations sur ses activités et compétences, qui ne sont pas toujours en accord avec le thème général du serveur établi arbitrairement par le service de pages jaunes utilisé.
C'est en partie pour apporter une réponse à ces problèmes que des "moteurs de recherche" ont été développés. Ces moteurs de recherche, dont le plus performant est sans doute Alta Vista (http://altavista.digital.com, 12 millions d'accès par jour), développé et mis gratuitement à la disposition de la communauté Internet par l'équipe de Louis Monier chez Digital Equipment Corporation, sont en fait des index en texte intégral de l'ensemble des quelques trente millions de pages Web et des 14.000 forums présents sur Internet. Par exemple, il est possible d'obtenir en quelques secondes la liste des quelques milliers de pages Web dans lesquelles les termes "mad cow" et " prion "apparaissent, chose quasiment impossible avec un service de pages jaunes. Bien entendu, il est également possible de formuler une requête en français, mais la récolte d'information est alors beaucoup plus limitée.
Mais là encore, la puissance de l'outil informatique et des réseaux de communication peut être mise à profit. En fait, l'assimilation de l'information se fait tout au long de la phase de recherche, et par une interaction constante avec les divers services. Par exemple, si un moteur de recherche fournit de nombreux messages qui ont été échangés sur le même groupe de discussion électronique, il est fort probable que ce forum est en relation étroite avec la question posée. Il est alors possible soit de lire ce forum pendant quelques jours de manière exhaustive, soit d'identifier les principaux participants afin de les contacter par courrier électronique, soit encore de poser directement une question. De plus, il est très fréquent que les utilisateurs de forums signent leurs messages avec l'adresse (URL) de leur" page personnelle "sur le World Wide Web. Avant de contacter ces derniers, il est donc possible de regarder leur page personnelle et, éventuellement, de consulter les diverses références qui y figurent. A cet égard, il est tout à fait frappant de constater la profonde différence culturelle existant entre le cadre ou l'ingénieur français et son homologue américain, pour qui le partage de l'information est une chose naturelle. Il est donc très fréquent de trouver des bibliographies commentées ou des articles de synthèse sur les serveurs anglo-saxons, ce qui permet généralement de gagner beaucoup de temps dans l'assimilation de l'information sans pour autant avoir affaire à un expert.
Ainsi, l'un de nous ayant demandé à une de ses étudiantes de réunir des informations pour préparer un exposé sur certains aspects du véhicule électrique, celle-ci se procura un nombre important d'articles pertinents traitant sous un angle particulier tel ou tel aspect de la question. Il demanda alors à l'étudiante de regarder s'il n'y avait pas dans son environnement quelqu'un capable de l'aider et celle-ci découvrit que des membres de son entourage étaient compétents sur la question et pouvaient lui désigner et lui commenter des sources synthétiques permettant de traiter beaucoup plus directement les questions qu'elle avait à exposer.
Néanmoins, un nombre croissant de cadres, de sociétés de conseil ou de dirigeants utilisant les moteurs de recherche pour leurs activités d'intelligence économique, le risque le plus important est sans doute le risque de marginalisation progressive qui guette les entreprises, laboratoires ou organismes n'ayant pas d'existence, même minimale, sur le" réseau des réseaux ". Et cela est tout particulièrement vrai pour les organismes de petite taille, les laboratoires, les entreprises de haute technologie, ou les experts. En effet, la probabilité de ne pas s'apercevoir que Renault et Peugeot travaillent sur le véhicule électrique est assez faible (sauf, comme nous en avons fait l'expérience, si l'on effectue une requête en français sur un moteur de recherche, ce qui montre l'importance d'assurer une présence bilingue sur Internet), mais elle est en revanche très forte pour des petites sociétés travaillant sur des aspects spécifiques de ce domaine. De même, l'on pourrait se dire qu'il est suffisant d'utiliser les articles de synthèse existant sur le réseau, et de laisser les autres faire le travail ; ce serait cependant un grave erreur, car le résultat risquerait d'être une prise de pouvoir rapide des experts ayant fait l'effort de faire cette synthèse, voire une extraordinaire capacite de désinformation et de leurre par les experts du maniement d'Internet.
Nous pensons donc qu'il est indispensable que les sociétés et laboratoires français assurent rapidement une présence sur Internet, et que leurs serveurs Web possèdent une traduction anglaise permettant au public international d'y accéder par le biais des moteurs de recherche. Une véritable stratégie de communication doit également être déployée pour assurer la promotion des serveurs, notamment en faisant en sorte d'être référencé par un maximum d'autres serveurs importants, notamment anglo-saxons. De même, il est essentiel que les experts français investissent le réseau, en créant des pages personnelles décrivant leur expertise et leurs compétences, et que ces experts ou scientifiques participent activement aux forums de discussion.
En revanche, un problème plus inquiétant est de savoir si des moteurs de recherche pourront continuer à être mis à disposition du public lorsque le nombre d'informations disponibles sur le réseau aura été multiplié par dix ou par cent. Qui plus est, même dans l'hypothèse où ces moteurs seront toujours disponibles dans quelques années, se posera immanquablement la question de l'exploitation du nombre toujours plus grand de réponses qu'ils fourniront aux requêtes qui leur seront adressées. Il est dont probable que les moteurs de recherche seront de moins en moins exhaustifs et/ou universels, et que de nouveaux outils intelligents d'aide à la navigation devront être développés.
Il nous semble que cette tendance, qui a pu être par le passé une force et une source d'originalité, risque de se transformer rapidement en handicap, et nous pensons que le système éducatif français devrait intégrer rapidement cette composante dans son programme éducatif.
A l'inverse, Internet ressemble beaucoup plus à un réseau de "départementales de la communication", où professionnels et particuliers communiquent d'égal à égal et échangent expertise et information d'une manière informelle et non structurée - et pour l'instant, de manière gratuite.
Contrairement à une idée entretenue par les médias et par la confusion qui est faite entre Internet (un réseau) et le multimédia (le concept d'intégration des divers supports de communication : données, sons et images), l'Internet n'est ni le royaume de "cybernautes" marginaux, ni celui des pornographes. C'est plutôt un outil de travail pour des millions de personnes, pour qui cet outil est devenu aussi indispensable et anodin que le téléphone ou l'automobile. De son utilisation efficace, aussi bien comme client (recherche d'information) que comme fournisseur (mise à disposition d'information) dépend de plus en plus la compétitivité de nos entreprises et de nos laboratoires. Il est donc important que chacun se sente concerné, expérimente, et prenne conscience du potentiel, des dangers et des limitations de ce nouvel outil de travail.
[Cyert et March 63] Richard M. Cyert & James G. March, "A behavioral theory of the firm, Prentice-Hall", 1963, NJ, USA rédité par Blackwell, Cambridge, 1992
[Lévy 95] Pierre Lévy, "L'intelligence Collective", Editions La Découverte, Collection Sciences et Société, 1995
[March et Simon 58] James G. March et herbert A. Simon, "Organisations", John Wiley & Sons, NY, 1958, traduction chez Bordas, Paris, 1960, rédité par Bordas-Dunod, Paris, 1979
[Nora 95] Dominique Nora, "Les conquérants du cybermonde", Odile Jacob, Paris, 1995